Le salon rouge - littérature et coups de coeur

Le salon rouge - littérature et coups de coeur

"Petit pays" Gaël Faye

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Gaël Faye est né d’une mère rwandaise et d’un père français.  A treize ans il a été contraint de fuir le Burundi, la guerre civile y faisant rage suite au génocide du Rwanda.  Après ses études à Versailles et un master en finance en poche, il vit quelques temps à Londres pour ensuite se lancer dans la musique, le rap, l’écriture.  Depuis 2015 il poursuit sa vie à Kigali, capitale du Rwanda, avec sa femme et ses enfants.

 

Le roman « Petit pays » édité en 2016 aux éd. Grasset remporte de nombreux prix :  Prix du roman Fnac, Prix du premier roman français, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du roman des étudiants France Culture-Téléram …

 

Il était essentiel de souligner que l’auteur est avant tout un poète de la musique, le slam, ce qui nous permet d’aborder son roman sous l’angle du rythme, son écriture étant sans cesse balancée par une partition de fond, celle des tam-tams qui résonnent dans le cœur de cette Afrique complexe et émouvante.

 

« Petit pays » … un titre qui tinte dans nos oreilles comme « Petit Prince », le « petit » si couramment utilisé par les enfants pour indiquer leurs objets, leurs vêtements, leur univers, celui, ici, d’un « petit pays » où vivait un « petit » enfant, dans son petit monde, ouaté, sécurisé, heureux, accompagné de cette pointe de nostalgie de ceux qui se souviennent …

 

Gaël Faye écrit à la première personne ce qui rend le roman plus intime et permet difficilement au lecteur de différencier ce qui relève de la fiction et de l’autobiographie.  Mais l’important n’est pas là, ce qui compte c’est d’être poussé, avec une certaine violence, dans le vif du sujet, dès la première page, qui décrit sans ménagement une conversation entre Gabriel et son père :

 

P 9 : « Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman.  Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. »

 

Car Gabriel, personnage central du roman, celui qui se raconte et qui est par conséquent le narrateur, est le fils d’une mère rwandaise, tutsie, et d’un père français.  Ils vivent dans un quartier préservé à Kiannira, à Bujumbura, au Burundi. 

Ce petit pays où Gabriel passera son enfance …

 

L’auteur, outre son sens du rythme dans son phrasé, possède également un remarquable don pour la métaphore, un vrai délice pour le lecteur qui visualise des images insoupçonnées défiler dans son esprit, métaphores filées qui glissent dans son texte telles les gouttelettes d’eau le long d’une vitre.

 

Le roman débute par une profonde nostalgie de Gabriel, regard que le narrateur pose dans son présent, pour doucement tendre vers un passé et une enfance refoulée et oubliée …

 

Nous nous retrouvons avec Gabriel dans son village, dans son quartier à Bujumbura où alternent les descriptions racistes et les anecdotes heureuses de sa vie de petit garçon.  Racisme primaire, chez les colons mais également entre tribus, qui pourtant n’est que l’annonce d’un grondement qui sourde depuis des années chez des peuples courbées sous le couvercle d’une marmite étouffant leurs rancœurs et le rejet de leurs différences. 

 

La mélancolie de l’auteur nous est confiée par un regard doux et poétique sur son Afrique natale :

 

P23. « Dans le jardin de Jacques, l’herbe était impeccablement tondue par un vieux jardinier qui agitait son coupe-coupe dans de grands mouvements de balancier, comme un swing de golf.  Devant nous, des colibris vert métallisé s’affairaient à butiner le nectar des hibiscus rouge, offrant un remarquable ballet.  Un couple de grues couronnées déambulait à l’ombre des citronniers et de goyaviers.  Le jardin de Jacques grouillait de vie, éclatait de couleurs, diffusait un doux parfum de citronnelle. (…) »

 

Et l’histoire de se poursuivre par les prémices annonçant le drame de 1993 et 1994 par des dialogues lourds de sens :

 

P27. « Mon pays c’est le Rwanda ! Là, en face, devant toi.  Le Rwanda.  Je suis une réfugiée, Michel.  C’est ce que j’ai toujours été aux yeux des Burundais.  Ils me l’ont bien fait comprendre avec leurs insultes, leurs insinuations, leurs quotas pour les étrangers et leurs numerus clausus à l’école. (…) »

 

Avant que n’éclate les émeutes, l’enfance de Gabriel nous est contée par le menu et nous sourions de ces niches provoquées avec sa bande de copains (voler les mangues chez la voisine et ensuite détaler comme des lapins) , se cacher dans une vieille voiture abandonnée pour fumer des cigarettes et déguster le butin de leurs rapines mais aussi, cette aventure hilare qui a conduit Gabriel et les hommes de main de son père à parcourir le tout Burundi pour récupérer son vélo d’anniversaire, un BMX rouge, volé, évidemment.  Périple détaillé de telle façon que c’est toute la culture africaine qui s’y résume avec son lot de palabres, de cette notion du temps totalement étrangère à l’Europe, et parfois aussi, cette dureté entre gens de peuples ou tribus différentes. 

 

P56 : « Pendant que tout ce beau monde discutaillait, j’ai soudain reconnu Calixte dans la foule.  Calixte, qui m’avait volé mon vélo… A peine ai-je eu le temps de donner l’alerte qu’il a détalé aussi vite qu’un mamba vert.  La ville entière lui a couru après, comme on poursuit un poulet qu’on veut décapiter pour le déjeuner.  Dans les provinces assoupies, rien de tel pour tuer le temps qu’un peu de sang à l’heure morte de midi.  Justice populaire, c’est le nom que l’on donne au lynchage, ça a l’avantage de sonner civilisé. (…) »

 

Nous entrons dans le vif du sujet à l’âge des huit ans de Gabriel lorsque la guerre éclate.  Une guerre sanglante, sans merci, d’une violence inouïe que l’auteur aura la décence ou la délicatesse de ne pas nous jeter à la figure comme un lance un morceau de viande à un chien.  Abordé au contraire avec poésie, malgré les mots crus, il n’en n’est pas moins vrai que cette façon de décrire le génocide des tutsis nous permet de distinguer l’insoutenable horreur dont aucun mot n’est permis d’être prononcé pour en parler.

 

Il vivra ces nuits et ces jours sanglants avec sa sœur et son père, recroquevillé sur des matelas quelque part dans leur maison, tuant le temps en aiguisant leur ouïe à discerner quel type d’arme est vidée de son chargeur dans le lointain. 

L’horreur qui crie et qui grince, l’enfer qui déchire les âmes et les cœurs et qui auront, bien malgré lui, entraîné Gabriel dans une situation de dilemme moral le marquant au fer rouge pour le restant de sa vie.  Confronté par sa bande de copains dorénavant élargie et armée, à un Hutu ayant tué le père de son ami, sous peine de voir sa propre famille assassinée, il devra prouver lui aussi qu’il est un vrai Tutsi.  Ecœuré par l’obligation de choisir un camp, il finira par brûler vif cet homme enduit d’essence dans sa voiture…

 

P133. « Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays.  J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre.  Ce camp, tel un prénom que l’on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais.  Hutu ou tutsi.  C’était soit l’un soit l’autre.  Pile ou face.  Comme un aveugle qui recouvre la vue, j’ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m’échappaient depuis toujours. »

 

Une autre réalité sera celle de sa voisine, vieille femme un peu originale, Mme Economopoulos, qui lui apprendra le goût des livres et ne cessera, jusqu’à son départ précipité vers la France, de l’exhorter à ne jamais abandonner la lecture, source de liberté.

 

P211. « Au moment de me dire au revoir, elle a déchiré une page d’un de ses livres.  C’était un poème.  Elle aurait préféré le recopier, on n’avait plus le temps de recopier des poèmes.  Je devais partir.  Elle m’a dit de garder ces mots en souvenir d’elle, que je les comprendrais plus tard, dans quelques années.  Même après avoir refermé son lourd portail, j’entendais encore sa voix derrière moi me prodiguer d’intarissables conseils : prends garde au froid, veille sur tes jardins secrets, deviens riche de tes lectures, de tes rencontres, de tes amours, n’oublie jamais d’où tu viens … »

 

Vingt ans plus tard Gabriel retourne dans son quartier, à Bujumbura, récupérer des malles de livres que sa voisine lectrice lui avait légué.  Les choses ont changé.  Lui a changé.  Il rejoint le bar où tous se retrouvent et où bat le cœur du peuple, il retrouve un ami de quartier, de sa bande, Armand, et aussi …

 

« Dans l’obscurité du cabaret, j’ai l’impression d’un voyage à rebours.  Les clients ont les mêmes conversations, les mêmes espoirs, les mêmes divagations que dans le passé.  Ils parlent des élections qui se préparent, des accords de paix, de la crainte d’une nouvelle guerre civile, de leurs amours déçues, de l’augmentation du prix du sucre et du carburant.  Seule nouveauté, j’entends parfois un téléphone portable sonner pour me rappeler que les temps ont bel et bien changé.  Armand décapsule une quatrième bouteille.  Nous rions sous une lune rousse, nous nous remémorons nos bêtises d’enfants, nos jours heureux. (…) »

 

Un roman sans concessions annonçant une des pires tueries de ce siècle liée au racisme.  Un roman où un adulte revient vers son enfance et reprend le fil de sa vie avec la gravité d’un « Petit Prince » de Saint-Exupéry dont l’innocence s'etiole peu à peu.

Mais surtout un roman douloureux et poignant dont la douceur et l’amour de l’Afrique s’extraient telle une lueur d’espérance filant vers les cieux.

 

Savina Gillès de P

 

« Petit pays » de Gaël Faye, Éd. Grasset, 2016.

 

 

 



18/12/2018
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