Le salon rouge - littérature et coups de coeur

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Critique romans


Timothy Findley : "Bons baisers ..." par PdP

 

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"Bons Baisers du Pays des Hypocrites et autres Nouvelles"  ( livre de poche)
 
Thimothy Finley est un des grands auteurs canadiens ( anglais) du XX siècle.  Il a écrit entre autres des pièces de théâtre, des scénarios, des romans ainsi que des nouvelles dont celles-ci. Il est décédé dans sa résidence du Var en 2002 étant reconnu internationalement et notamment en France où il fut fait Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres .
 
 Préambule
Il m'arrive d'aimer lire des nouvelles, des récits (Maupassant), ce sont d'agréables passe-temps à l'instar des histoires que me racontait, dans mes premières années, mon grand-père Hermann qui est décédé lorsque j'avais 6 ans.
C'était très drôle, j'étais assis tout à côté de lui qui portait des pinces-nez en guise de lunettes et il tenait une BD de Tintin dans les mains. Chaque soir l'histoire changeait car il n'aimait pas lire les phylactères ! Et donc, il improvisait en s'aidant du support qui lui était offert par les dessins d'Hergé.
J'ai moi-même fait pareil à maintes reprises avec mes enfants mais sans support d'images.  Ce sont des moments magiques et une bonne occasion de leur montrer que l'on est sensible aussi à leur monde !
 
Voici donc sept nouvelles de Findley qui d'un bout à l'autre sont surprenantes. Toutes d'un style différent aussi bien narratif que littéraire et donc bien utiles  pour l'écrivain néophyte que je suis ...
Leurs histoires ne sont pas leur plus grand intérêt car un peu à la façon de certains films de Woody Allen, elles ont un non sens.
Toutefois, il décortique des situations tantôt d'attente, tantôt de vide, de folie.  On se trouve pris malgré tout par chacune de ces nouvelles avec un sentiment comme on en a tous connu dans des réceptions où l'on se demande " qu'est ce que je fais là".
Cela démontre la capacité de ce grand écrivain à nous balader au centre de la toile qu'il tisse et retisse en tous sens !
Parfois au passé, d'autres fois au présent, il s'essaye à différents styles, conte, dialogue de théâtre, mini roman.  Du fantasque au terre à terre.
Laissez-moi vous détailler sa technique dans "Bons Baisers du Pays des Hypocrites", sa plus longue nouvelle dans ce livre : nous sommes à l'époque de la chanson "Imagine"de John Lenon, au bord de l'eau, dans des énormes villas à Long Island, non loin de celle des Kennedy. 
Et là, avec la force d'un film à suspens, Findley nous décrit ces scènes et personnages en utilisant les techniques du cinéma. On arrive lentement en grand angle sur les jardins et leur maison puis, zoom sur les jardiniers et les maisons elles-mêmes qu'il découpe chaque fois comme des maisons de poupées dont on voit l'intérieur.
Dans différentes pièces de certaines villas, des personnages qui sont soit domestiques,soit résidents, soit invités et qui font tous une action au même moment.
Il arrive habilement a montrer dans une scène deux voyeurs avec des jumelles aux yeux, en nous plaçant, lecteur, derrière ces voyeurs comme si nous l'étions aussi .... simple et phénoménal à la fois !
 
Merci pour la leçon littéraire , Monsieur Finley. 
Par Philippe de Potesta
 

05/02/2019
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Jean d'Ormesson : "Un hosanna sans fin" par PdP

 

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Héloïse, sa fille et éditrice, mentionne au début de ce dernier ouvrage de Jean d' Ormesson, que celui-ci l'a achevé mais n'a pas eu le temps de le relire en regard de l'original car il est mort deux jours après, le 5 décembre 2017.
 
Je vous explique brièvement le contenu de ce beau" Hosanna sans fin" qui est dans les 10 ouvrages les plus vendus depuis le mois de septembre dernier.
"Autant que toute mort, et peut-être plus encore, toute naissance est une énigme." Tel un juge d'instruction, l'auteur se livre à une enquête en y incluant tous les indices de l'origine de l'univers à nos jours.
 
D'Ormesson dans cet ultime ouvrage, parle tout haut et de façon structurée de la grande question existentielle qui nous a taraudé de tout temps ! 
Son style et son intelligence lui concèdent  une approche directe, simple et non péremptoire, pour s'atteler à cette mission de quête de vérité.
En partant du constat que nous savons que nous mourrons mais que nous ne savons pas pourquoi nous sommes nés, une infinités de petits chapitres envisagent toutes les époques, sciences, religions et théories sur 7000 ans d'histoire et bien plus encore, pour arriver en fin de compte à déclarer que si il ne doute pas de la vie et l'existence de Christ Jésus, en ce qui concerne Dieu, il estime que " espérer qu'il existe, alors, c'est déjà y croire "
La seule vérité, pense-t-il, est d'être dans l'ignorance de nos origines, de la raison de notre présence sur Terre et de  notre dernière destination .
La science nous aide selon lui à comprendre et connaître un maximum de choses sur notre corps, notre histoire et l'Univers.  Mais elle ne cesse de changer et de changer le monde. Elle peut apaiser notre esprit mais pas notre angoisse !
Alors, en fin de parcours, il revient sur la religion chrétienne car, "un hasard organisateur qui, mêlé à la nécessité, serait à l'origine de la formation et du développement de l'Univers est une idée folle".
Il regrette de ne pas avoir la foi qui est une croyance "la plus ferme, la moins soumise à la contradiction et même à la discussion "Elle peut être un bonheur qui "soulève des montagnes".
Comme il aimerait que " Dieu existât ", maintenant il a une belle longueur d'avance sur nous quand à vérifier  son existence et celle de l'au-delà. 
En attendant, comme nous ne sommes pas pressés de rejoindre ce grand écrivain, Je trouve que lire un "Hosanna sans fin" est très agréable et structurant afin de  remettre en place et en bon ordre toute une série de pensées et réflexions que nous avons toutes et tous connues et envisagées.
 
Par Philippe de Potesta  

31/01/2019
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Milena Agus : Terres Promises

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TERRES  PROMISES   éditions Liana Levi (2018)
 
 
Milena Agus est romancière et enseignante en Sardaigne, sa patrie.  Elle enthousiasme le public français depuis 2007 avec ses romans traduits dans plus de 30 pays.
 
Raffaele et Ester quittent la Sardaigne pour l' Italie "leur terre promise" ils y auront une fille Félicia qui est le personnage au centre de cette saga familiale de quatre générations .
 
Milena Agus que j'ai eu un vif plaisir à découvrir est véritablement une magicienne du roman "Terres Promises"  qu'elle découpe en cinquante petits chapitres ciselés et brillants, de véritables bijoux de descriptions riantes et percutantes de vraisemblance.
 
Tout se succède à un rythme enchanteur et on est tenu éveillé de la première à la dernière page car on parcoure L'Italie, la Sardaigne et New York en vitesse de croisière constante, de 1943 à nos jours tout en apprenant des anecdotes historique sur la Sardaigne .
 
L'étude des personnages finement rendus les rend crédibles tant on croit y reconnaître des traits familiers dans notre entourage .
 
J'aime bien l'humour toujours présent et dans les trois parties du roman, ce même message à propos des terres promises  qui dit : ne passez pas à côté du bonheur qui est à votre portée en regardant trop loin.
 
Bien  que la lecture soit facile tant l'écriture est légère comme une sonate, on est envahi par une douce réflexion sur l'évolution des humains et de notre époque.
C'est assurément un bon livre que je vous recommande.
 
Par Philippe de ¨Potesta

26/01/2019
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David Diop : "Frère d'âme"

Philippe de Potesta, qui a rédigé l'article ci-dessous, est très heureux de nous partager cette lecture.  Quelques mots sur lui :

 

"En recherche de la simple beauté d'un geste, d'une idée, d'une relation, de l'art ou simplement de la nature, cet agriculteur de 64 ans, marié à une professeur d'économie est père de 4 enfants et grand-père d'une petite fille . Il habite en région namuroise."
 
 
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Roman ( Seuil, prix Goncourt des lycéens 2018)
                                                                                                            
David Diop a grandi au Sénégal et est actuellement maître de conférences à l' Université de Pau 
 
Alfa Ndiaye et son ami, "son plus que frère" Mademba Diop vont quitter le Sénégal pour se retrouver dans les tranchées de la Grande Guerre en France en tant que tirailleurs sénégalais.
Blessé à mort, Mandemba agonise dans les bras d'Alfa qui ne se pardonnera jamais d'avoir refusé de l'achever.  Alors, détaché de tout et de lui même, Alfa répand sa propre violence.  Son évacuation à l'arrière est le prélude à une remémoration de son passé en Afrique.
 
David Diop se sert du support de la guerre pour donner à son personnage principal (Alfa) une attitude énigmatique. Tantôt froid et sans âme, tantôt sensible et philosophe.
 
J'y ai trouvé une similitude avec "Meursault" dans "L'étranger" de Camus.  Le choc de la mort de son ami le libère de toutes contraintes et freins dus  à son éducation et traditions, "c'était avant, avant de m'autoriser à tout penser" et encore "j'ai compris que je n'écoutais plus la voix du devoir, la voix qui ordonne, la voix qui impose la voie"
Et là, tout bascule et il va s'autoriser la barbarie "la France du capitaine a besoin de notre sauvagerie, moi,je suis devenu sauvage par réflexion.
 
Dans la seconde partie du livre, envoyé en repos à l'arrière des lignes, Alpha va bénéficier de la sympathie du docteur François (psychiatre) qui va l'aider en lui permettant de s'exprimer par le dessin (il ne parle pas le français). Alors nous découvrons ses racines, son passé africain dans son village natal.
 
L'auteur a su quitter à temps le sinistre théâtre de la guerre en basculant vers une autre épopée très sensible et émouvante.  On quitte une  narration plus philosophique et psychologique pour un style plus imagé et africain.
 
Alpha en se remémorant sa jeunesse réalise que par sa beauté et sa force physique il est la cause de la mort de son ami et du déshonneur de sa tendre amie d'enfance Fary.
"Ce sont tous ces regards qui couvraient mes épaules, ma poitrine, mes bras et mes jambes, qui s'attardaient sur mes dents bien rangées et mon fier  nez busqué "
 
Ne voulant pas trop dévoiler cette belle histoire, je conclurai en vous encourageant à découvrir cette oeuvre bien imaginée.  D'une bonne prose claire et fluide avec un subtil mélange d'histoire, de réflexions, ainsi que de traditions et imaginaire africain.
Elle pourrait être vécue actuellement par des soldats de l' ONU par exemple .... 
 
Philippe de Potesta.
 

24/01/2019
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"Petit pays" Gaël Faye

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Gaël Faye est né d’une mère rwandaise et d’un père français.  A treize ans il a été contraint de fuir le Burundi, la guerre civile y faisant rage suite au génocide du Rwanda.  Après ses études à Versailles et un master en finance en poche, il vit quelques temps à Londres pour ensuite se lancer dans la musique, le rap, l’écriture.  Depuis 2015 il poursuit sa vie à Kigali, capitale du Rwanda, avec sa femme et ses enfants.

 

Le roman « Petit pays » édité en 2016 aux éd. Grasset remporte de nombreux prix :  Prix du roman Fnac, Prix du premier roman français, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du roman des étudiants France Culture-Téléram …

 

Il était essentiel de souligner que l’auteur est avant tout un poète de la musique, le slam, ce qui nous permet d’aborder son roman sous l’angle du rythme, son écriture étant sans cesse balancée par une partition de fond, celle des tam-tams qui résonnent dans le cœur de cette Afrique complexe et émouvante.

 

« Petit pays » … un titre qui tinte dans nos oreilles comme « Petit Prince », le « petit » si couramment utilisé par les enfants pour indiquer leurs objets, leurs vêtements, leur univers, celui, ici, d’un « petit pays » où vivait un « petit » enfant, dans son petit monde, ouaté, sécurisé, heureux, accompagné de cette pointe de nostalgie de ceux qui se souviennent …

 

Gaël Faye écrit à la première personne ce qui rend le roman plus intime et permet difficilement au lecteur de différencier ce qui relève de la fiction et de l’autobiographie.  Mais l’important n’est pas là, ce qui compte c’est d’être poussé, avec une certaine violence, dans le vif du sujet, dès la première page, qui décrit sans ménagement une conversation entre Gabriel et son père :

 

P 9 : « Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman.  Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. »

 

Car Gabriel, personnage central du roman, celui qui se raconte et qui est par conséquent le narrateur, est le fils d’une mère rwandaise, tutsie, et d’un père français.  Ils vivent dans un quartier préservé à Kiannira, à Bujumbura, au Burundi. 

Ce petit pays où Gabriel passera son enfance …

 

L’auteur, outre son sens du rythme dans son phrasé, possède également un remarquable don pour la métaphore, un vrai délice pour le lecteur qui visualise des images insoupçonnées défiler dans son esprit, métaphores filées qui glissent dans son texte telles les gouttelettes d’eau le long d’une vitre.

 

Le roman débute par une profonde nostalgie de Gabriel, regard que le narrateur pose dans son présent, pour doucement tendre vers un passé et une enfance refoulée et oubliée …

 

Nous nous retrouvons avec Gabriel dans son village, dans son quartier à Bujumbura où alternent les descriptions racistes et les anecdotes heureuses de sa vie de petit garçon.  Racisme primaire, chez les colons mais également entre tribus, qui pourtant n’est que l’annonce d’un grondement qui sourde depuis des années chez des peuples courbées sous le couvercle d’une marmite étouffant leurs rancœurs et le rejet de leurs différences. 

 

La mélancolie de l’auteur nous est confiée par un regard doux et poétique sur son Afrique natale :

 

P23. « Dans le jardin de Jacques, l’herbe était impeccablement tondue par un vieux jardinier qui agitait son coupe-coupe dans de grands mouvements de balancier, comme un swing de golf.  Devant nous, des colibris vert métallisé s’affairaient à butiner le nectar des hibiscus rouge, offrant un remarquable ballet.  Un couple de grues couronnées déambulait à l’ombre des citronniers et de goyaviers.  Le jardin de Jacques grouillait de vie, éclatait de couleurs, diffusait un doux parfum de citronnelle. (…) »

 

Et l’histoire de se poursuivre par les prémices annonçant le drame de 1993 et 1994 par des dialogues lourds de sens :

 

P27. « Mon pays c’est le Rwanda ! Là, en face, devant toi.  Le Rwanda.  Je suis une réfugiée, Michel.  C’est ce que j’ai toujours été aux yeux des Burundais.  Ils me l’ont bien fait comprendre avec leurs insultes, leurs insinuations, leurs quotas pour les étrangers et leurs numerus clausus à l’école. (…) »

 

Avant que n’éclate les émeutes, l’enfance de Gabriel nous est contée par le menu et nous sourions de ces niches provoquées avec sa bande de copains (voler les mangues chez la voisine et ensuite détaler comme des lapins) , se cacher dans une vieille voiture abandonnée pour fumer des cigarettes et déguster le butin de leurs rapines mais aussi, cette aventure hilare qui a conduit Gabriel et les hommes de main de son père à parcourir le tout Burundi pour récupérer son vélo d’anniversaire, un BMX rouge, volé, évidemment.  Périple détaillé de telle façon que c’est toute la culture africaine qui s’y résume avec son lot de palabres, de cette notion du temps totalement étrangère à l’Europe, et parfois aussi, cette dureté entre gens de peuples ou tribus différentes. 

 

P56 : « Pendant que tout ce beau monde discutaillait, j’ai soudain reconnu Calixte dans la foule.  Calixte, qui m’avait volé mon vélo… A peine ai-je eu le temps de donner l’alerte qu’il a détalé aussi vite qu’un mamba vert.  La ville entière lui a couru après, comme on poursuit un poulet qu’on veut décapiter pour le déjeuner.  Dans les provinces assoupies, rien de tel pour tuer le temps qu’un peu de sang à l’heure morte de midi.  Justice populaire, c’est le nom que l’on donne au lynchage, ça a l’avantage de sonner civilisé. (…) »

 

Nous entrons dans le vif du sujet à l’âge des huit ans de Gabriel lorsque la guerre éclate.  Une guerre sanglante, sans merci, d’une violence inouïe que l’auteur aura la décence ou la délicatesse de ne pas nous jeter à la figure comme un lance un morceau de viande à un chien.  Abordé au contraire avec poésie, malgré les mots crus, il n’en n’est pas moins vrai que cette façon de décrire le génocide des tutsis nous permet de distinguer l’insoutenable horreur dont aucun mot n’est permis d’être prononcé pour en parler.

 

Il vivra ces nuits et ces jours sanglants avec sa sœur et son père, recroquevillé sur des matelas quelque part dans leur maison, tuant le temps en aiguisant leur ouïe à discerner quel type d’arme est vidée de son chargeur dans le lointain. 

L’horreur qui crie et qui grince, l’enfer qui déchire les âmes et les cœurs et qui auront, bien malgré lui, entraîné Gabriel dans une situation de dilemme moral le marquant au fer rouge pour le restant de sa vie.  Confronté par sa bande de copains dorénavant élargie et armée, à un Hutu ayant tué le père de son ami, sous peine de voir sa propre famille assassinée, il devra prouver lui aussi qu’il est un vrai Tutsi.  Ecœuré par l’obligation de choisir un camp, il finira par brûler vif cet homme enduit d’essence dans sa voiture…

 

P133. « Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays.  J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre.  Ce camp, tel un prénom que l’on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais.  Hutu ou tutsi.  C’était soit l’un soit l’autre.  Pile ou face.  Comme un aveugle qui recouvre la vue, j’ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m’échappaient depuis toujours. »

 

Une autre réalité sera celle de sa voisine, vieille femme un peu originale, Mme Economopoulos, qui lui apprendra le goût des livres et ne cessera, jusqu’à son départ précipité vers la France, de l’exhorter à ne jamais abandonner la lecture, source de liberté.

 

P211. « Au moment de me dire au revoir, elle a déchiré une page d’un de ses livres.  C’était un poème.  Elle aurait préféré le recopier, on n’avait plus le temps de recopier des poèmes.  Je devais partir.  Elle m’a dit de garder ces mots en souvenir d’elle, que je les comprendrais plus tard, dans quelques années.  Même après avoir refermé son lourd portail, j’entendais encore sa voix derrière moi me prodiguer d’intarissables conseils : prends garde au froid, veille sur tes jardins secrets, deviens riche de tes lectures, de tes rencontres, de tes amours, n’oublie jamais d’où tu viens … »

 

Vingt ans plus tard Gabriel retourne dans son quartier, à Bujumbura, récupérer des malles de livres que sa voisine lectrice lui avait légué.  Les choses ont changé.  Lui a changé.  Il rejoint le bar où tous se retrouvent et où bat le cœur du peuple, il retrouve un ami de quartier, de sa bande, Armand, et aussi …

 

« Dans l’obscurité du cabaret, j’ai l’impression d’un voyage à rebours.  Les clients ont les mêmes conversations, les mêmes espoirs, les mêmes divagations que dans le passé.  Ils parlent des élections qui se préparent, des accords de paix, de la crainte d’une nouvelle guerre civile, de leurs amours déçues, de l’augmentation du prix du sucre et du carburant.  Seule nouveauté, j’entends parfois un téléphone portable sonner pour me rappeler que les temps ont bel et bien changé.  Armand décapsule une quatrième bouteille.  Nous rions sous une lune rousse, nous nous remémorons nos bêtises d’enfants, nos jours heureux. (…) »

 

Un roman sans concessions annonçant une des pires tueries de ce siècle liée au racisme.  Un roman où un adulte revient vers son enfance et reprend le fil de sa vie avec la gravité d’un « Petit Prince » de Saint-Exupéry dont l’innocence s'etiole peu à peu.

Mais surtout un roman douloureux et poignant dont la douceur et l’amour de l’Afrique s’extraient telle une lueur d’espérance filant vers les cieux.

 

Savina Gillès de P

 

« Petit pays » de Gaël Faye, Éd. Grasset, 2016.

 

 

 


18/12/2018
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